Du projet l’œuvre : la résurgence proustienne chez Zumthor
Cet article examine la relation entre Marcel Proust et Peter Zumthor à partir du concept deleuzien de l’idée engagée, indissociable de son médium. Il ne s’agit pas d’établir une filiation directe ni de constater un simple partage thématique autour de la mémoire, mais de proposer l’existence d’une homologie localisée : une même structure problématique – la mémoire involontaire comme mode de vérité sensible – qui s’engage différemment dans deux médiums distincts, y produisant deux œuvres irréductibles l’une à l’autre mais mutuellement reconnaissables. L’article retrace d’abord ce que Proust accomplit en littérature : incarner, au-delà de la description, la mémoire involontaire dans la langue elle-même. Par la phrase spiralique, la saturation sensorielle, la logique du tissage décrite par Walter Benjamin, l’écriture proustienne est la résurgence ; elle n’en fait pas seulement le récit, ni une simple description, pas plus qu’elle ne cherche à provoquer la résurgence chez le lecteur : elle est son régime d’existence littéraire, révélant au lecteur, par la langue, l’existence en lui de cette structure sensible. L’article suit ensuite le déplacement de cette même idée vers l’architecture. Zumthor ne traduit pas la méthode proustienne ; il doit en trouver l’équivalent par les moyens propres de sa discipline. La distinction entre les deux régimes tient à ce que l’article nomme le mode de disponibilité : en littérature, la résurgence est médiée par la conscience avant d’atteindre ce qui la précède ; en architecture, la disponibilité est d’emblée corporelle, et la résurgence remonte depuis l’antériorité sensorielle vers la conscience. Ce déplacement, engagé dans le processus de travail de Zumthor, conduit l’architecte (volontairement ou non), vers des structures de reconnaissance opérant en deçà de la mémoire biographique pour atteindre une sensibilité commune. C’est ce que l’auteur nomme la fulgurance de l’enracinement de certaines manifestations architecturales : le sentiment de reconnaître, dans l’immédiat de la sensation spatiale, ce que l’on n’a pourtant pas vécu personnellement ; sentiment distinct de l’inconscient collectif jungien en ce qu’il opère par évidence sensible plutôt que par héritage psychique. L’analyse de la Bruder Klaus Field Chapel de Zumthor montre comment cela opère concrètement : par des archétypes sédimentés dans le processus de projet, par la présence vivante des éléments naturels, et par la continuité entre conception et construction qui constitue l’engagement architectural de l’idée. L’article conclut que cette homologie localisée révèle ce que signifie avoir une idée en architecture : non une méthode transposable, mais une exigence – une manière d’être fidèle à ce que le médium architectural permet et exige.